Qui suis-je quand je n’ai plus rien à prouver ?
- armellerobilliard
- il y a 5 jours
- 5 min de lecture
Danse-thérapie, identité et liberté d’être
Nous passons une grande partie de notre vie à répondre à la question : « Qui suis-je ? »
Je suis une femme, un homme, une mère, un père, une fille, un fils, une compagne, un compagnon. Je suis soignant, enseignant, artiste, dirigeant, étudiant… Je suis sensible, fort, indépendant, généreux, perfectionniste, timide. Je suis ce que j’ai vécu, ce que j’ai accompli, ce que les autres pensent de moi.
Peu à peu, toutes ces dimensions peuvent devenir autant de définitions auxquelles nous nous attachons pour construire une image cohérente de nous-mêmes.
Ces repères sont nécessaires. Ils nous permettent de nous situer dans le monde, de nous différencier et de prendre notre place dans nos relations. Mais que se passe-t-il lorsque nous finissons par nous confondre avec eux ?
Lorsque « je suis timide » devient une vérité définitive ? Lorsque « je suis fort » signifie que je ne peux plus montrer ma vulnérabilité ? Lorsque la réussite professionnelle devient indispensable pour se sentir valable ? Lorsque le regard de l’autre détermine silencieusement notre manière de nous tenir, de parler, d’aimer ou de prendre notre place ?
C’est là qu’un travail autour de l’identité peut prendre une dimension particulièrement intéressante en danse-thérapie.

Le corps raconte nos identifications
Avant même que nous mettions des mots sur notre identité, notre corps en porte les traces.
Notre manière de nous tenir, de regarder, d’occuper l’espace, de nous rapprocher ou de nous éloigner, de prendre appui ou de nous retenir, raconte quelque chose de notre rapport à nous-mêmes et aux autres.
Nous pouvons avoir appris à nous faire petits pour ne pas déranger. À nous redresser pour paraître sûrs de nous. À contrôler nos gestes pour rester présentables. À sourire lorsque nous sommes mal à l’aise. À retenir notre souffle lorsque nous avons peur. À nous montrer solides lorsque nous aurions besoin d’être soutenus.
Au fil du temps, ces attitudes deviennent parfois si familières que nous ne les questionnons plus. Elles s’inscrivent dans notre façon d’habiter notre corps et peuvent participer à ce que nous appelons notre « personnalité ».
La danse permet alors de rendre ces habitudes perceptibles et surtout de les expérimenter autrement.
Il ne s’agit pas de rechercher une « bonne » manière de bouger, ni de produire une performance esthétique. Il s’agit d’observer ce qui se passe dans le corps lorsque nous habitons différentes facettes de nous-mêmes.
Comment bouge mon corps lorsque je veux être reconnu ?Comment est-il lorsque je cherche à plaire ?Comment se déplace-t-il lorsque je dois être fort ?Que devient-il lorsque je me sens jugé ?Et comment bouge-t-il lorsque je n’ai, pour quelques instants, plus rien à prouver ? Qu'est ce que toutes ces façons de bouger disent de moi?
Du rôle à la présence
Dans un atelier de danse-thérapie, il est possible de jouer avec ces différentes « identités » corporelles.
Explorer le mouvement d’une personne qui veut être parfaite. Puis celui de quelqu’un qui cherche à être aimé. Expérimenter la posture de celui ou celle qui doit tout contrôler, puis celle de la personne qui ose prendre sa place.
Cette exploration permet de faire une expérience essentielle : nous pouvons habiter différentes manières d’être sans être définitivement aucune d’entre elles.
Je peux être parfois réservé sans être « une personne réservée ».
Je peux ressentir de la peur sans être « quelqu’un de peureux ».
Je peux avoir besoin de reconnaissance sans que cette recherche définisse toute ma personne.
Cette nuance peut sembler simple intellectuellement. Elle prend une autre dimension lorsqu’elle est vécue dans le corps.
Le mouvement nous permet de passer de « je suis comme cela » à « je peux expérimenter cela ».
Et cette ouverture est précieuse.
Le regard de l’autre
L’identité se construit aussi dans la relation. Nous nous découvrons à travers le regard des autres, mais nous pouvons également finir par vivre à travers ce regard.
Que devient mon mouvement lorsque quelqu’un me regarde ?
Est-ce que je me retiens ? Est-ce que je cherche à bien faire ? À séduire ? À impressionner ? À ne pas prendre trop de place ? À être validé ?
Le regard extérieur peut devenir une véritable porte d’entrée thérapeutique lorsque l'on prend conscience qu'il est un enfermement et qu'il nous empêche dêtre véritablement qui l'on est; car lorsque nous prenons conscience de ce qui se modifie en nous sous le regard de l’autre, nous découvrons parfois à quel point nous avons appris à adapter notre présence pour être acceptés, aimés ou reconnus.
La danse offre alors un espace pour expérimenter progressivement une autre possibilité : être là sans avoir constamment besoin de produire une image de soi.
Le mouvement peut devenir un endroit où l’on ne cherche plus à convaincre, à séduire ou à correspondre, mais simplement à ressentir ce qui est là.
Se désidentifier sans se perdre
Parler de désidentification ne signifie pas qu’il faudrait supprimer son identité ou rejeter son ego.
Notre identité a une fonction. Nous avons besoin de repères pour agir, choisir, nous engager et construire des relations.
La question est plutôt celle de l’attachement à ces définitions.
Que se passe-t-il lorsque je cesse, pour un instant, de croire que je dois correspondre à l’image que j’ai de moi ? Que reste-t-il lorsque je n’ai plus à être « la personne forte », « la personne compétente », « la personne aimable », « celle qui réussit » ?
Peut-être simplement un corps qui respire.
Un corps qui ressent.
Un corps qui bouge.
Un corps qui n’a rien à démontrer.
La désidentification ne consiste donc pas à se débarrasser de ce qui nous constitue, mais à reconnaître que nous sommes plus vastes que les rôles que nous jouons et les définitions auxquelles nous nous attachons.
Retrouver la liberté d’être
La danse-thérapie ne cherche donc pas nécessairement à répondre à la question « Qui suis-je ? ».
Elle peut nous inviter à déplacer cette question :
« Qui suis-je lorsque je n’ai plus besoin de le prouver ? »
Le mouvement devient alors un espace de rencontre avec soi, au-delà des rôles, des attentes et des représentations habituelles.
Il ne s’agit pas de devenir quelqu’un d’autre. Il s’agit peut-être simplement de découvrir que nous sommes plus vastes que l’image que nous avons construite de nous-mêmes.
Conclusion
La danse-thérapie nous invite ainsi à déplacer notre regard sur l’identité : plutôt que de chercher à savoir une fois pour toutes qui nous sommes, elle nous permet d’explorer comment nous nous incarnons, comment nous nous adaptons et comment nous habitons notre relation aux autres.
En faisant l’expérience de différentes façons de bouger, de prendre notre place, de nous montrer ou de nous retirer, nous découvrons que nous ne sommes pas figés dans un rôle. Lorsque le regard des autres perd de son emprise et que le corps n’a plus à correspondre à une image, quelque chose peut s’ouvrir : une présence plus simple, plus libre, plus vivante.
Se désidentifier ne signifie pas renoncer à soi. C’est découvrir que nous sommes bien plus vastes que les rôles, les histoires et les images auxquels nous nous sommes parfois réduits.
Et peut-être que la liberté d’être commence précisément là : dans cet espace où, pour un instant, nous n’avons plus besoin d’être quelqu’un.





Commentaires